Expert Analysis
# Deux souverains, deux mondes : Catherine la Grande et Mao Zedong
L’histoire aime les contrastes. D’un côté, une princesse allemande devenue impératrice de toutes les Russies, qui lit Voltaire et rêve de réformer son empire à l’image des Lumières. De l’autre, un fils de paysans du Hunan, qui brandit le Manifeste communiste et embrase la plus grande nation d’Asie. Catherine II et Mao Zedong n’ont jamais échangé une parole, mais leurs destins, à deux siècles d’écart, se répondent étrangement. Tous deux ont façonné des empires, tous deux ont laissé des traces indélébiles – mais leurs chemins, leurs méthodes et leurs héritages racontent deux histoires radicalement différentes.
Destins de départ
En 1729, Sophie d’Anhalt-Zerbst naît dans une petite cour allemande, sans gloire ni fortune. Elle apprend le français, le théâtre, les bonnes manières – un bagage de jeune fille noble destinée à un bon mariage. Mais à quatorze ans, elle est choisie pour épouser l’héritier du trône russe. Elle débarque à Saint-Pétersbourg, se convertit à l’orthodoxie, prend le nom de Catherine. Elle lit tout ce qui lui tombe sous la main : Montesquieu, Diderot, les encyclopédistes. Elle apprend le russe, la nuit, dans le froid, jusqu’à en tomber malade. Elle veut devenir russe, plus russe que les Russes.
Mao Zedong, lui, naît en 1893 dans un village du Hunan. Son père, paysan devenu petit commerçant, le bat pour le dresser au travail. Mao fugue, lit des romans de rébellion, dévore les récits des bandits justiciers. À l’école, il découvre l’humiliation de la Chine – dépecée par les puissances étrangères, rongée par la corruption. Là où Catherine apprend à séduire une cour, Mao apprend à haïr un système. Deux enfances, deux révoltes : l’une contre l’obscurité sociale, l’autre contre l’humiliation nationale.
Ascensions parallèles
Catherine monte sur le trône par un coup d’État. En 1762, son mari Pierre III, méprisé, maladroit, pro-allemand, accumule les erreurs. Catherine, elle, a tissé des alliances avec les gardes impériaux, les grands nobles, les intellectuels. En juin, elle se proclame impératrice. Pierre est arrêté, puis tué – officiellement par une « colique hémorroïdaire ». Catherine pleure, mais elle gouverne.
Mao, lui, ne prend pas le pouvoir par un coup d’une nuit. Il le conquiert par une guerre civile de vingt-deux ans, à travers des montagnes, des marais, des déserts. En 1949, il proclame la République populaire de Chine depuis la porte de Tiananmen. Là où Catherine hérite d’un empire déjà vaste, Mao doit en construire un nouveau sur les ruines d’une civilisation effondrée.
Deux manières de régner
Catherine gouverne par l’équilibre et la séduction. Elle correspond avec Voltaire, achète les bibliothèques de Diderot, fonde l’Ermitage – un musée ouvert au public, symbole d’une culture éclairée. Elle réforme l’éducation, crée des écoles pour filles, tente de codifier les lois. Mais elle ne touche pas au servage : elle a besoin de la noblesse pour régner. Son règne est un compromis permanent entre les idéaux des Lumières et les réalités du pouvoir.
Mao gouverne par la rupture et la volonté. Il lance la collectivisation, le Grand Bond en avant, la Révolution culturelle. Il veut briser la société ancienne, les hiérarchies, les traditions. Les résultats sont contrastés : la Chine devient une puissance nucléaire, mais des millions de personnes meurent de faim. Là où Catherine cherche à civiliser, Mao cherche à révolutionner.
Ce qui reste
Catherine laisse une Russie plus grande, plus européenne, mais toujours autocratique. Mao laisse une Chine unifiée, indépendante, mais traumatisée. Leurs scores historiques sont étonnamment proches : 73,1 pour Catherine, 76,4 pour Mao. Des chiffres qui disent peu, sinon que l’histoire juge les bâtisseurs d’empire avec une sévérité égale.
L’une lisait les philosophes, l’autre écrivait des poèmes. L’une portait des robes de soie, l’autre des vestes de coton. Mais tous deux ont compris une vérité fondamentale : pour changer le monde, il faut d’abord le saisir – par la force, par l’intelligence, par la volonté. Leurs héritages continuent de peser, comme deux géants qui, de chaque côté de l’Eurasie, nous rappellent que le pouvoir est toujours une promesse et une menace.